André «  Dédé » Fortin  en kaléidoscope*

   

Sa famille et ses racines 

Fils d’Alfred Fortin et de Gisèle Tremblay, André naît le 17 novembre 1962 à l’hôpital de Dolbeau dans la région du Lac Saint-Jean : voilà un fait connu.  Mais, pour mieux connaître l’homme, ses valeurs, ses racines et son environnement familial, faisons, si vous le voulez bien, marche arrière dans le temps.

Le printemps est, depuis toujours, associé à la saison des amours et celui de 1943 ne fait pas exception, malgré la guerre qui sévit en Europe.  Ainsi, comme le veut la tradition, un ban de mariage signifie l’intention d’Alfred Fortin, 24 ans (22 février 1919) et de Gisèle Tremblay, 19 ans (16 juin 1924) d’unir leurs destinées le 23 juin 1943.

Leur vie commune démarre, comme il est coutume à l’époque, dans la maison familiale d’Alfred. Le jeune couple cohabite avec les beaux-parents, Adéodat et sa seconde épouse, dans la « maison blanche » du Rang St-Henri à Saint-Thomas-Didyme construite par le paternel d’Alfred. C’est d’ailleurs dans cette maison que Gisèle donne naissance à Joseph en 1944, premier enfant dont le passage sera malheureusement de trop courte durée, soit cinq jours. Elle avoue plus tard avoir eu de sérieux doutes quant à l’enfantement après cette perte. Mais ses craintes se dissipent avec la venue de Normand en 1945. Et la famille s’agrandit d’année en année avec les naissances successives de Françoise, Réal, Bibiane, Doris, Claude, Lisette, Gervais, Hélène, André et enfin, Sylvie. Douze grossesses en vingt-deux ans ! Toute une marmaille à nourrir ! Et à vêtir ! À cette époque, il est fréquent que les ainés assument le rôle de parrain et marraine des plus jeunes, c’est ainsi qu’André devient le filleul de Normand et de Françoise.

André «Dédé» Fortin
   
Quant à la vie quotidienne, on « trime » dur dans ce coin de pays ! Alfred travaille dans « dans le  bois » au propre et au figuré et ce, dès l’âge de 15 ans ! Son poste de charretier l’initie au domaine forestier mais sa détermination et sa polyvalence le conduiront à occuper diverses fonctions au sein de plusieurs entreprises telles que la Coopérative forestière de Saint-Thomas, Auger Lumber et le moulin forestier de Jean-Paul Darveau. Dès 1967 il assume le poste de contremaître en forêt pour la compagnie Laberge et Laberge de Saint-Félicien et ce jusqu’en 1985, moment où il prend sa retraite. Au cours des années, son métier lui aura fait parcourir différents secteurs dont le Lac-à-Jim, les terres jouxtant la route de Chibougameau et bien sûr, Saint-Thomas. Mais il n’y a pas qu’Alfred qui « trime » dur, Gisèle veille au grain de son côté. Élever la famille, préparer les repas, confectionner des vêtements, garder la maison en ordre et s’occuper de la ferme (poules, vaches, porcs et chevaux) et du jardin exige énormément de compétences : maman, cuisinière, infirmière, couturière, ménagère, fermière et gestionnaire car, bien que les enfants prêtent main forte, elle doit tout même s’assurer de la bonne marche de la maisonnée et de la ferme. Mais Gisèle peut cependant compter sur « son homme » qui, en gentlemen moderne, participe activement à la vie familiale. Alfred et Gisèle forme un couple uni et avant-gardiste.
   

André «Dédé» Fortin (haut) et la sa maison natale (bas)

La douceur du progrès

Heureusement, la « maison blanche » a toujours été pourvue d’eau courante. Et, coup de chance pour l’époque, l’électricité fait son chemin chez les Fortin avant même d’arriver à Saint-Thomas. En effet, la propriété sise sur le Rang Saint-Henri en provenance de Normandin est parmi les premières à profiter de ce luxe dès 1944. Le téléphone est branché en 1960 et la télévision fait son apparition la même année qu’André, soit en 1962. Serait-ce le destin qui se dévoile subtilement ? Quant au transport, les chevaux, le tracteur et le taxi peuvent enfin prendre un peu de répit, puisqu’en 1962, Alfred fait l’acquisition d’une Kaiser, une voiture spacieuse (grande famille oblige !), confortable et de facture populiste. Cette marque de voiture connaît de belles heures de gloire après la guerre et jusqu’au début des années 1960. Alfred, bûcheron de métier, devient pour un moment instructeur de conduite automobile pour sa Gisèle. Femme indépendante, elle doit pouvoir se déplacer lorsqu’il est au bois !

   

1967 : le vent du changement souffle jusqu’au Lac Saint-Jean

Année de l’Expo, ouverture sur le monde, naissance de Sylvie, achat de la maison rouge,  de la ferme de Raymond Simard et, pour couronner le tout, l’acquisition d’un beau « pick-up » flambant neuf !

   

Quant à André, il n’en peut plus d’attendre pour aller à l’école. D’ailleurs, bien souvent  les derniers d’une grosse famille sont mûrs pour l’école plus rapidement puisqu’une partie de l’apprentissage s’effectue auprès des ainés. Et André ne fait pas exception ! 1968 : enfin ! André amorce donc la maternelle à Saint-Thomas-Didyme avec Lisette Tremblay puis achève sa première année sous la tutelle d’Agathe Gaumond.

Petite anecdote dépeignant l’imagination déjà très fertile de ce petit bout d’homme : comme tous les enfants, André « joue à l’école », et devinez-donc qui incarne le rôle de la maîtresse… nulle autre que Brigitte Bardot ! Oh, là ! Pas de doute : André apprécie dès son plus jeune âge la gent féminine !

Trois années plus tard, soit en 1970, Alfred passe le flambeau de la ferme au fils des voisins. Les deux maisons, la blanche et la rouge ainsi que les fermes sont vendues et la famille Fortin emménage à Normandin. André, alors âgé de 8 ans, fréquente l’École Sainte-Marie. Du deuxième au sixième primaire, ses enseignantes sont respectivement Jeannine Dion, Lucie D. Guillemette, Denise Fortin, Micheline Chassé et finalement, Lucie Bouchard.

André «Dédé» Fortin (haut) et l'École Jean XXIII (bas)

 

   

Il passe à la cour des « grands » à la Polyvalente de Normandin en 1975. Ses professeurs se souviennent d’André comme d’un jeune homme sérieux, curieux, avide d’apprendre et d’élargir ses horizons. Son caractère entier s’affirme davantage tandis qu’en secondaire II, lui et un copain sont perçus comme des gars n’ayant pas peur des mots et de l’opinion générale. À ce titre, il présente, dans le cadre d’un exposé oral, un sujet plutôt singulier pour un ado et pour l’époque : son travail porte sur un recueil de poésie. André partage sans fausse pudeur sa passion pour les poètes québécois. À peu près au même moment, il développe un intérêt pour la musique traditionnelle qui l’interpelle et l’inspire. Un professeur rapporte qu’à l’âge de 13 ans, André manifeste déjà le désir d’exercer le métier d’annonceur. De toute évidence, la communication, quelle que soit la forme qu’elle prend, habite André et il en explore toutes ses facettes. L’année scolaire 1976-77 s’inscrit comme celle des premiers émois amoureux. À l’instar de tous les adolescents, sa sensibilité est mise à l’épreuve et les émotions culminent en secondaire II alors qu’il vit son premier chagrin d’amour. Plusieurs copains témoignent de sa peine intense et de sa grande incompréhension face à ce tourbillon émotionnel. Rude passage dans le monde des adultes ! Heureusement, André canalise ses émotions à travers son tempérament sportif. Il joue assidûment au hockey avec, entre autres, Pierre Michaud, Gino Bergeron, Laval Painchaud, Grégoire Cantin, Claude Trottier et Dany Gaudreault. Au cours de ses dernières années de secondaire, en plus du hockey, André s’adonne au volley-ball, où il occupe la position de passeur. Les gars prennent le volley-ball au sérieux et sont très disciplinés : ils se rejoignent de deux à trois fois par semaine pour pratiquer leur sport.

André, qu’on surnomme Tetou, gratte un peu la guitare, explore davantage la musique,  et surtout la chanson : il se pratique le plus sérieusement du monde et entonne joyeusement les « hits » des années 1978-1979 sous la douche !

Début secondaire V, André et son copain Gino profitent d’un programme d’échange étudiant pour faire d’une pierre deux coups : assimiler une deuxième langue et voyager. Et ils se retrouvent en Alberta pour quatre mois. Là-bas, outre l’intégration de l’anglais, André joue de la guitare et devient naturellement la coqueluche des étudiants avec le charisme, la candeur et la spontanéité qu’on lui connaît. La musique, c’est très rassembleur, au Québec comme ailleurs ! Au retour des Rocheuses, c’est une montagne de devoirs qui les attend mais Gino et André arrivent à rattraper le retard sur les autres cours puisqu’ils sont exemptés d’anglais, qu’ils maîtrisent plutôt bien à ce point-ci. Léo Bergeron, son professeur de physique, se souvient d’André comme d’un jeune homme aux yeux vifs, d’un élève poli, sérieux et doué.

De son voyage en Alberta, André revient avec une plus grande ouverture sur le monde et une bonne connaissance de l’étiquette à table ! En effet, il avoue avoir été impressionné par les repas albertains mais davantage encore par le nombre d’ustensiles utilisés (couteau à beurre, couteau à steak,  fourchette à salade, fourchette à dîner, fourchette à dessert, cuillère à soupe, cuillère à café, etc.). Par ailleurs, son retour coïncide avec l’ouverture du fameux Centre d’achat Le Gerbier, celui qui, dit-on, lui a inspiré la populaire « Rue principale ».

André nourrit son côté artistique à travers différents médiums: poésie, guitare, chant, spectacles, et même peinture, puisqu’il réalise une fresque à la polyvalente de Normandin. Il participe également à un projet dans une ferme expérimentale et y travaille durant un an avec son ami Pierre Côté.

 

Les contours d’une carrière se dessinent

En 1980, André entreprend ses études en Arts et Lettres au CEGEP de Saint-Félicien et termine sa formation collégiale au CEGEP du Vieux Montréal. Son talent artistique se déploie davantage, particulièrement lors d’un cours en art dramatique où André reprend un monologue d’Yvon Deschamps et captive littéralement son audience. Il réussi, pour ainsi dire, à « embarquer » tous les gens présents par sa verve et son authenticité.  

Avoir 20 ans rime souvent avec l’envie de changer le monde, alors imaginez si, en prime, s’ajoutent des rencontres stimulantes, le contact avec des gens issus de tous milieux et la découverte de la « grande ville », alors assurément, la table est mise pour de grandes envolées philosophiques ! Et André se sent comme un poisson dans l’eau, même si sa sensibilité est quelquefois heurtée, il enracine néanmoins sa conscience sociale. Cette même conscience qui l’amène à dénoncer dans ses chansons les disparités dont il est témoin.

Au milieu des années 1980, diplôme en études cinématographiques en poche, André travaille dans le milieu de la télévision. Il  intensifie l’écriture, seul et avec ses copains et fait des rencontres-clés dans le milieu artistique.  En outre, il est batteur dans un groupe, les Sneakers, et c’est l’époque des « shows » dans les bars. Les « Sneakers » font leur temps et « Les Colocs » émergent. Pas évident de percer dans ce métier ! Mais, la discipline, la ténacité et le travail acharné porteront leurs fruits puisque 1993 marque le début de la fulgurante ascension du groupe.

En 1994, la municipalité de Saint-Thomas-Didyme décerne à André Dédé Fortin le titre honorifique d’Ambassadeur de la municipalité. Tous se souviennent d’ailleurs qu’André ne rate jamais l’occasion de mentionner le nom de son village natal et d’exprimer son attachement à ce coin de pays.

En 1999, lors du passage des Colocs dans une ville voisine, André annonce – à la surprise générale – qu’il sera en spectacle pour les Fêtes du 75e anniversaire de son village natal, Saint-Thomas-Didyme. La suite est de notoriété publique et le 24 juin 2000, en lieu et place du groupe fétiche, Guy Racine et François Gilbert rendent hommage à l’œuvre d’André Dédé Fortin, en présence des membres de sa famille et de ses fans spécialement venus pour l’occasion.

Dédé Fortin lors d'une réception organisée par la municipalité (haut et bas) et spectacle hommage à Dédé Fortin (milieu)

 

   
En 2005, avec l’intention de rendre un hommage perpétuel à l’un de ses fils, un homme aux valeurs familiales bien enracinées, touché par les inégalités sociales, interpellé par le besoin de les exposer au grand jour, un auteur-compositeur-interprète visionnaire et  rassembleur, un grand de la chanson québécoise, la municipalité de Saint-Thomas-Didyme renomme le rang où il est né : ainsi le rang Saint-Henri devient le Chemin Dédé-Fortin.
 

Lisez l’histoire fascinante de ce groupe phare du Québec en visitant le site officiel des Colocs à l’adresse suivante : www.colocs.qc.ca

 
*Kaléidoscope: appareil composé d’un cylindre opaque qui contient trois miroirs parallèles à son axe et disposés en triangle équilatéral. Grâce aux réflexions multiples, la personnalité ou objet d’étude placé entre les trois miroirs est reproduit un grand nombre de fois, proposant plusieurs angles d’observation et offrant dès lors la possibilité de mieux cerner l’être ou le personnage.


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