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Les chantiers en 1943 Récit raconté par M. Raymond Simard en 1971

Je me permets de vous faire revivre sommairement les années 43-44. J'avais seize ans à l'époque et déjà il m'a fallu oublier l'école pour me trouver du travail. J'ai donc quitté ma famille pour me rendre dans les chantiers de "Auger Lumber" situés à 30 milles de chez moi. Imaginez 30 milles à ce temps là, c'était très loin parce qu'on le faisait à pied. Aussi pas question de descendre les fins de semaine. A seize ans, on devait être l'homme complet qui donne plein rendement et qui toffe la run, si non, on risquait de ne pas être sur la liste de rappel l'année suivante. On m'employa à ce moment là comme "guedi", c'était un travail qui consistait à construire le chemin, à la hache et au sciotte, dès que le chantier de coupe a été prêt à commencer je suis devenu "skider" en terme québecquois, ça consiste à apporter les billots en roules le long du chemin, à l'aide d'un cheval. L'automne, on chaînait les billots directement et aussitôt la neige arrivée on se servait d'une sley" pour le transport des billots du chemin à la rivière. Mon salaire $3.00 par jour du lundi au samedi inclusivement de 6h. 30 a . m. à 6h. 30 p. m.

 

 

 

 

 

 

Les chantiers en 1943

 

Le dimanche était strictement respecté. On récitait le chapelet l'avant-midi et l'après-midi c'était le lavage du linge, les conditions d'hygiène étaient bien élémentaires il va s'en dire. Dans nos temps libres on jouait aux cartes, le samedi soir, on faisait aussi de la musique à bouche, du violon, de l'accordéon. Il y avait aussi des séances de tire au poignet, tire de balais et parfois même de la lutte. On s'amusait, on était heureux et ça ne coûtait pas cher.

On habitait dans des camps de bois rond, calfeutrés avec de la mousse, ce n'était pas chaud, je m'éveillais tôt le matin probablement parce que j'avais froid et j'allumais les poêles. Pour ce qui était de la nourriture, c'était parfait, loin d'être organisé comme aujourd'hui, on peut dire que les cuisiniers se débrouillaient très bien.

Ma première run avait duré six mois ; en revenant au foyer de mes parents, j'eus l'impression que j'entrais dans un château. Je remis à mon père tout l'argent que j'avais gagné. J'étais fier de moi, j'étais devenu un homme. C'est un peu cela l'histoire de mes débuts sur le marché du travail.

Si je vous ai raconté cela c'est pour vous faire constater l'évolution depuis ce temps. Quand on parcourait 30 milles, il fallait prendre 10 heures. Alors qu'aujourd'hui on le fait dans 30 minutes. Un salaire de $3.00 par jour, soit $18.00 par semaine de 60 heures. Aujourd'hui un opérateur reçoit $7.00 l'heure ce qui fait $315.00 par semaine de 45 heures.

 

Les chantiers en 1943

Ce que l'on appelait sciotte est aujourd'hui abatteuse mécanique. La hache est devenue ébrancheuse mécanique. Le cheval a été remplacé par la débusqueuse ou transporteur.

Sommes-nous plus heureux ? Sommes-nous plus riches?

On peut tout de même dire sans risquer de faire d'erreur que c'est l'évolution qui fait ces progrès.

Raymond Simard

 


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